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samedi 16 mai 2015

Une nouvelle du recueil "Ne respirez pas"

Voici la première nouvelle du recueil Ne respirez pas, pour vous donner envie de lire les vingt-deux suivantes.
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- Bonjour Madame, je suis le radiologue. Pourquoi est-ce qu’on fait cet examen ?
- J’ai mal au ventre depuis trois ou quatre mois, alors mon médecin traitant m’a prescrit une prise de sang et un scanner.
- Est-ce qu’il y a d’autres problèmes ? Vous n’êtes pas fatiguée, vous n’avez pas maigri ?
- Maigrir, je le voudrais bien, dit-elle coquettement en souriant. Fatiguée, par contre, oui, je me traîne, tout est lourd, pénible.
- Bon, on va voir ça. On commence l’examen dans cinq minutes. Surtout, quand on vous dit de ne pas respirer, essayez de bien tenir, c’est important.

L’apnée dure vingt-cinq secondes.
Les coupes transversales du scanner apparaissent, les unes après les autres : verdict sans appel. La masse qu’on voit dans la partie droite du pelvis est un cancer de l’ovaire, le liquide envahit tout l’abdomen, le foie aussi est pris.
Le temps d’une apnée – et déjà les images décrivent les derniers mois d’une vie. De minuscules pixels de différentes tonalités de gris : si on agrandissait beaucoup l’image elle deviendrait abstraite, perdant tout sens, carrés anodins, inoffensifs. Pourtant il y a là, inscrites dans ces pixels ineffaçables, la douleur qui aura de plus en plus de mal à céder aux antalgiques banals, puis aux morphiniques ; la chimiothérapie inefficace mais réclamée pour vivre avec un infime espoir ; la chirurgie récusée ; les ponctions d’un ventre qui regonfle sans cesse ; et puis la mort, la famille autour du lit, incrédule. ‘Il y a seulement trois mois elle allait si bien’. Et pour se raccrocher à quelque chose, un sentiment que l’on connaît, où l’on se sent à l’aise, la colère : ‘C’est la chimiothérapie qui l’a tuée, cette médecine moderne et cruelle’. C’est seulement une vieille tante qui parlera ainsi. Les autres se tairont, sachant qu’il n’y a pas de pourquoi, pas de qui, seulement un comment qui se déroule inexorablement.
Comme si un chat s’était emparé de la pelote de sa vie, et la dévidait rapidement, distraitement. Cette boule naguère compacte se trouve là, étendue, exposée nue aux regards. Et médecin, technicien, spectateurs impuissants, sont devenus en quelques instants, bien qu’étrangers, détenteurs des secrets les plus intimes de ce corps. Intrusion impudique dans les entrailles d’autrui, et dans les derniers mois d’une vie dont l’enchaînement sera ainsi. Ainsi et pas autrement.
Sans qu’elle le sache, elle qui enfile soigneusement ses bas transparents, sa jupe bleue, ses escarpins dans la cabine. Non, elle ne sent encore ni le poids de ces petites pattes félines, ni le toucher de leurs griffes aiguisées.



Vingt-cinq secondes d’apnée. Aurait-il mieux valu respirer ?


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